L'IA n'affaiblit pas les démocraties, elle amplifie leurs fractures

Nicolas Pourbaix face à Sophie Wilmès et Annick Castiaux : le compte rendu de la soirée du 9 septembre à Namur

L'IA n'affaiblit pas les démocraties, elle amplifie leurs fractures Nicolas Pourbaix face à Sophie Wilmès et Annick Castiaux : le compte rendu de la soirée du 9 septembre à Namur

Date de ce communiqué
Jeudi 10 septembre 2026

Nonante minutes de débat, trois regards, politique, académique et entrepreneurial, et les questions du public. Régulation, jeunes et réseaux sociaux, désinformation, État de droit : ce qui s'est dit, et la conviction qui a traversé la soirée : protéger ne suffira pas, il faut aussi préparer l'humain.

Il est 19h00, mercredi 9 septembre, et la Bourse de Namur est pleine. Étudiants, entrepreneurs, enseignants, acteurs associatifs, citoyens curieux ou inquiets : ils sont venus écouter trois voix que l'on n'entend pas souvent sur la même scène. Une députée européenne, vice-présidente du Parlement. Une rectrice d'université. Un entrepreneur qui a passé un quart de siècle à accompagner des organisations dans leurs transformations. Au micro, le journaliste Philippe Laloux (Le Soir), qui annonce d'emblée la couleur : les questions seront directes, le temps sera court, et le drink attendra.

La question posée par le Bureau de liaison du Parlement européen en Belgique et la Ville de Namur tient en une ligne : Comment défendre nos libertés et notre démocratie à l'ère du digital ? Pendant une heure trente, Sophie Wilmès, Annick Castiaux et Nicolas Pourbaix vont y répondre chacun depuis leur terrain, se compléter, parfois se nuancer, sans jamais se contredire sur l'essentiel. Et une idée va s'imposer, portée avec une constance remarquable par le fondateur d'e-net. group : protéger ne suffira pas. Il faut aussi préparer l'humain.

La soirée s’est ouverte par un mot d’introduction de Charlotte Bazelaire, Bourgmestre faisant fonction de la Ville de Namur, qui a rappelé l’importance de créer des espaces de dialogue autour des transformations numériques et de leurs conséquences pour les citoyens et la démocratie. Plusieurs représentants du monde politique, institutionnel et économique namurois avaient également tenu à être présents, parmi lesquels Anne Barzin, Échevine des Finances, de la Politique foncière et du Logement, des Relations internationales et de la Citadelle, Frédéric Laloux, Directeur exécutif de NEW-Namur Europe Wallonie, ainsi que Vincent Maillen, Député wallon et Député au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Leur présence témoigne de l’intérêt que ces enjeux suscitent bien au-delà du seul monde technologique. Nos remerciements vont également à l’ensemble des représentants institutionnels, académiques, économiques et associatifs présents, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui ont contribué à l’organisation et à la réussite de cette rencontre.

Voici ce qu'il fallait retenir.

©️ PE 2026

1. La démocratie existe encore. Mais elle est sous pression.

La première question de Philippe Laloux, journaliste au Soir, est frontale : peut-on encore parler de démocratie quand le monde semble piloté par quelques grandes plateformes américaines ?

Annick Castiaux, rectrice de l'Université de Namur, ouvre le bal avec des chiffres qui posent le décor. Selon elle, environ 90 % des requêtes internet passent par Google, l'écrasante majorité des systèmes d'exploitation et de la bureautique mondiale dépendent de Microsoft, et près de 70 % des données européennes sont stockées sur des infrastructures américaines. Le problème n'est pas seulement technique : « La façon de gérer les données, de protéger la vie privée aux États-Unis n'est pas tout à fait la même que celle qu'on a. » Certains dirigeants de ces géants, ajoute-t-elle, assument désormais une vision libertaire où le profit prime sur les libertés individuelles.

Sa conclusion est mesurée mais sans illusion : « La démocratie, je suis persuadée qu'elle est encore là. Mais ce que l'on a devant nous, ce sont des dangers dont il ne faut pas se faire d'illusions. Ils sont à nos portes. »

2. Des lois, oui. Des sanctions rapides, surtout.

Sophie Wilmès prend le relais sur le terrain juridique. L'Europe s'est dotée de deux textes majeurs : le DSA, qui protège les consommateurs de services numériques, et le DMA, qui régule le fonctionnement des plateformes. Leur philosophie tient en une phrase, qu'elle répètera à plusieurs reprises dans la soirée : ce qui n'est pas permis dans la vie réelle ne doit pas l'être non plus dans la vie digitale.

Mais la vice-présidente du Parlement européen ne se contente pas de défendre le cadre. Elle en pointe la faille la plus criante : la lenteur. « Les législations n'ont pas beaucoup d'effet si, quand elles ne sont pas respectées, il n'y a pas de sanctions derrière. » Entre la détection d'une infraction et l'application d'une sanction, il peut se passer un à deux ans. « Dans le monde d'aujourd'hui, c'est inacceptable, c'est beaucoup trop lent. » Trois conséquences, selon elle : les méfaits continuent, les acteurs fautifs obtiennent de facto un laissez-passer, et les citoyens cessent de croire aux sanctions.

Elle illustre avec le cas Meta, contraint par la justice américaine de modifier ses interfaces pour les rendre moins nuisibles aux jeunes. Son ironie est cinglante : quand on explique à ces entreprises que leur système est addictif, tout est « tellement compliqué ». Quand il y a de l'argent en jeu, «tout d'un coup, on trouve des solutions intéressantes». Et de conclure que même aux États-Unis, ce pays qui accuse l'Europe de censure à longueur de discours, le problème est désormais reconnu.

3. Simplifier sans déréguler : le regard de l'entrepreneur

C'est ici que Nicolas Pourbaix entre dans le débat, et il le fait par une prise de position qui surprend peut-être de la part d'un chef d'entreprise : « Pour moi, la législation et la réglementation, c'est une force de l'Europe. Il faut protéger les citoyens, les entreprises, nos valeurs. »

Mais l'entrepreneur ne s'arrête pas là. Il pose immédiatement le problème du terrain, celui que vivent les 3 500 organisations accompagnées par e-net. : « Si je suis entrepreneur, j'ai une idée, je veux mettre en place un outil d'intelligence artificielle, et que je regarde la législation avec tout ce que je dois mettre en place, journal de traçabilité, registre, procédures et autres, je peux me dire : là, je ne m'aventure pas là-dedans, parce que je ne veux pas prendre le risque. »

L'inégalité est structurelle. Les grandes entreprises disposent d'équipes juridiques, de DPO, d'experts en conformité. Les PME, elles, n'ont rien de tout cela. Sophie Wilmès avait d'ailleurs anticipé le point quelques minutes plus tôt : « Quand vous êtes une grande boîte comme Meta, vous avez une armée d'avocats et de conseillers. Quand vous êtes une petite entreprise, ça vous empêche de fonctionner. » C'est précisément l'objectif des paquets Omnibus de la Commission : rendre les textes applicables aux plus petites structures, sans renoncer aux objectifs de protection. « On peut simplifier sans déréguler », martèle-t-elle, en refusant les deux camps du Parlement : ceux qui pensent que tout est parfait et ceux qui voient une dérégulation dans chaque modification.

Nicolas Pourbaix, lui, voit des signaux positifs. Il cite les sandbox, ces bacs à sable réglementaires : « C'est une simplification administrative pour les PME qui va nous permettre d'innover beaucoup plus facilement en respectant les règles. » Et il ajoute une exigence que peu de législateurs aiment entendre : « Aujourd'hui, la technologie évolue très vite, les usages évoluent très vite. Il faut pouvoir réajuster beaucoup plus rapidement la législation pour coller avec cette réalité. »

Annick Castiaux apporte le contrepoint académique. La réglementation de l'IA, « ce n'est certainement pas un bazooka pour tuer une mouche ». Elle rappelle le précédent du RGPD : oui, il a freiné l'innovation des petites entreprises, non, il n'a pas freiné celle des grandes, mais il a fait de l'Europe le leader mondial de la protection des données personnelles, un standard suivi par le Canada et d'autres. Elle cite aussi un appel récent de Bill Gates à ralentir le développement de l'IA face à des dangers que personne ne maîtrise : emploi, cyberattaques, jeunesse, ingérences. Sa formule résume l'équilibre recherché : « Donnons un cadre à nos entreprises pour qu'elles puissent innover en connaissance de cause. »

4. Un Google européen ? Pas plus catholique que le pape.

Philippe Laloux pousse la logique : et si l'Europe créait demain ses propres géants technologiques ?

La rectrice tempère l'enthousiasme. C'est conciliable, à condition que l'Europe parvienne à des accords avec les autres grandes puissances. Sinon, « on va avoir un monde partiellement régulé, partiellement dérégulé ». Et surtout, elle balaie une illusion confortable : « Il ne faut pas se faire d'illusions sur le fait que, parce qu'on est européen, on serait plus catholique que le pape. Des big tech européennes ne se comporteraient peut-être pas mieux que des big tech américaines. » Le cadre réglementaire, insiste-t-elle, a été conçu pour s'appliquer quels que soient les leaders.

Sophie Wilmès déplace le débat sur le terrain de la souveraineté : « Il est aussi important pour l'Union européenne d'avoir la maîtrise de sa propre intelligence artificielle. » Elle pointe le paradoxe américain, où les entreprises courent à la puissance maximale tout en demandant aux législateurs de les freiner. Et elle formule le dilemme européen avec une honnêteté rare : « Est-ce que je développe avant et puis je règle, ou est-ce que je règle ce qui m'empêche peut-être de développer ? » Avec une différence de taille : l'Europe n'est pas aussi avancée technologiquement.

Philippe Laloux prend position pour la création d'un Google européen

©️ PE 2026

5. Les jeunes et les réseaux sociaux : protéger, oui. Et ensuite ?

C'est sans doute le moment le plus intense de la soirée. Philippe Laloux demande pourquoi l'accès des mineurs aux réseaux sociaux est un enjeu démocratique, et non seulement une question de santé.

Annick Castiaux répond par un chiffre qui glace la salle : selon les données qu'elle cite, 62 à 63 % des jeunes Européens déclarent se sentir seuls, incapables de se connecter aux autres dans le monde réel. Les jeunes Belges figureraient en deuxième position de ce classement de la solitude. Puis elle déroule le mécanisme : « Quand la seule connexion sociale que l'on a passe par des réseaux dont l'algorithme est basé sur les affinités, on va rencontrer des gens qui se posent exactement les mêmes questions que soi. On est renforcé dans ses positions extrêmes. Et on a là le début des votes extrêmes qu'on peut voir apparaître chez les jeunes, de la sensibilité au complotisme, au populisme. » La démocratie et la santé mentale des jeunes sont, selon elle, les deux faces d'un même problème.

Vient alors la question de l'interdiction, celle que la France a tentée pour les moins de 15 ans avant d'être recalée par son Conseil constitutionnel.

Sophie Wilmès : une majorité numérique progressive

La députée parle d'abord en tant que mère, tout en précisant qu'il n'est pas nécessaire d'être parent pour comprendre. Elle décrit l'écart entre les règles que l'on peut poser dans le monde réel et celles que l'on tente de poser dans le monde numérique : « Quand on a des ados, on n'a pas beaucoup de contrôle dans le monde réel. Mais dans le monde virtuel, c'est exposant 20. »

Sur la loi française, son analyse est précise : elle a échoué parce qu'elle était binaire. Tout interdit sous 15 ans, tout autorisé au-dessus, sans modulation selon les plateformes. « Mais ce n'est pas parce que ce projet a été mal amené que l'objectif derrière est mauvais. » Elle rappelle que le RGPD fixe déjà un marqueur : un mineur de moins de 13 ans ne peut consentir au traitement de ses données. Pourquoi ne pas prolonger cette logique ? Et elle trace une distinction que le débat public oublie souvent : on ne traitera pas de la même manière un WhatsApp, où l'on échange dans des groupes privés, et un TikTok, où l'on entre en relation avec des inconnus et où l'on est exposé à des contenus « parfois très compliqués ». Son mot d'ordre : une majorité numérique progressive. « Comme beaucoup de choses dans la vie, on apprend à nos jeunes progressivement à rentrer dans le monde des adultes. »

Interpellée par le public sur un éventuel aveu d'échec de la régulation, elle ne tourne pas autour du pot : « Les réseaux sociaux n'ont aucun, mais aucun intérêt à agir. Zéro virgule zéro. » Preuve par Meta, qui n'a proposé mode nuit, avertissements de temps d'écran et coupure après deux heures qu'une fois poursuivi en justice et contraint de sortir le portefeuille. « Vous n'allez pas me dire que technologiquement, c'était compliqué à mettre en place. »

Sophie Wilmès partageant son point de vue sur les réseaux sociaux

©️ PE 2026

Nicolas Pourbaix : le filet de protection et le permis de scroller

Le fondateur d'e-net. group prend une position volontairement moins catégorique, et il l'assume : « Je ne suis pas aussi catégorique. »

Son raisonnement se construit en trois temps. D'abord, l'interdiction peut avoir un sens dans le contexte actuel, comme « un filet de protection pour les jeunes », parce que sur le terrain, « il y a quand même beaucoup de parents qui sont complètement démunis ». Un cadre légal, c'est d'abord un appui pour ces parents-là. Ensuite, comme l'a rappelé Sophie Wilmès, l'interdiction permet de responsabiliser les plateformes et de les cadrer.

Mais c'est le troisième temps qui porte toute la conviction de l'entrepreneur : « Ce n'est pas parce qu'un jeune à 15 ans commence à avoir accès aux réseaux sociaux qu'il va, du jour au lendemain, avoir les bons comportements, avoir du discernement, comprendre le fonctionnement. » L'interdiction protège. Elle n'apprend rien.

D'où sa proposition, mûrie dans les ateliers d'expériences qu'e-net. mène auprès des jeunes de 11 à 13 ans et de leurs parents : éduquer dès le plus jeune âge. Mais pas à utiliser un réseau social ou un outil d'IA. Éduquer à deux choses.

Premier pilier : le capital cognitif. « Leur permettre de comprendre comment leur cerveau fonctionne, comprendre les biais, comprendre le principe des bulles cognitives, et développer leur métacognition, leur discernement. »

Deuxième pilier : l'alphabet du numérique. Pas les outils, pas les compétences applicatives, mais les fondamentaux : « Comprendre comment ces algorithmes sont programmés, comprendre les mécanismes qui sont utilisés pour faire en sorte que je reste sur l'écran et que je ne décroche pas d'une vidéo TikTok. » Et cette image, qui restera : « On ne peut pas écrire si on ne connaît pas l'alphabet. On ne peut pas compter si on ne connaît pas les tables de multiplication. On ne peut pas aller sur le numérique si on ne connaît pas tous ces fondamentaux. »

Philippe Laloux, journaliste au Soir, synthétise en deux mots : « Le permis de scroller. » Nicolas Pourbaix acquiesce : « C'est ça, exactement. » Et il boucle : « Oui au cadre, à la limite comme filet protecteur. Mais il faut investir dans l'éducation des jeunes pour en faire des jeunes autonomes et responsables. »

6. La triple fracture : le cœur de l'intervention de Nicolas Pourbaix

Philippe Laloux relance : vous parlez d'une triple fracture amenée par l'IA. Expliquez-nous.

La réponse commence par un renversement de perspective qui donne son titre à ce compte rendu : « L'IA ne fragilise pas les démocraties. L'IA est un amplificateur de fragilités qui étaient déjà présentes avant, de fractures qui étaient déjà présentes avant. »

Trois fractures, donc.

  • La fracture de confiance. « On a de plus en plus de méfiance envers les institutions, envers certaines entreprises, envers certains responsables politiques, envers certains experts et médias. »
  • La fracture des repères. « De plus en plus de choses changent dans nos vies, presque simultanément, avec une difficulté à réinventer des repères collectifs qui nous rassemblent. »
  • La fracture du discernement. Et c'est ici que l'analyse devient vertigineuse. « Pendant des années, on a eu difficile à avoir accès à l'information. Aujourd'hui, on a accès à un nombre innombrable d'informations dans tous les sens. » Face à cette abondance, une asymétrie fondamentale : « Notre attention reste limitée, notre temps reste limité. Et l'idée des IA, c'est d'amplifier le nombre d'informations auxquelles on a accès, parce que ça, pour elles, c'est quasiment illimité. »

Le diagnostic tombe alors : « Moins de confiance, moins de repères et plus de difficultés à discerner. Qu'est-ce qui se passe ? C'est un terreau hyper favorable pour la polarisation, pour les manipulations, pour les ingérences, étrangères ou non. »

En trois minutes, l'entrepreneur a relié la santé mentale des jeunes, la désinformation, les ingérences étrangères et la montée des extrêmes à une seule racine : notre capacité collective et individuelle à comprendre, questionner et décider. Ce n'est pas la technologie qui est en cause. C'est ce qu'elle trouve en arrivant.

Annick Castiaux enchaîne naturellement sur la question de la vérité, qui touche l'université au cœur. « L'IA ne cherche pas la vérité. L'humain cherche la vérité. L'IA, c'est un outil qui repose sur des probabilités, des liens logiques. » Quand on échange avec une IA générative, on a le sentiment d'un dialogue, mais il n'y a « pas véritablement de volonté d'échange, il y a une volonté de logique statistique ». Et donc : « L'IA n'a pas d'éthique, c'est un algorithme. L'éthique nous revient. » Elle rappelle les biais reproduits par ces systèmes, comme ces logiciels de reconnaissance faciale entraînés essentiellement sur des visages d'hommes blancs. La responsabilité de chercher la vérité, de le faire avec éthique et en conscience des biais, reste entièrement humaine.

7. Le bouclier démocratique... et le bouclier humain

Sophie Wilmès, qui fut rapporteure fictive de la Convention-cadre du Conseil de l'Europe sur l'IA, les droits humains, la démocratie et l'État de droit, en explique l'esprit. L'objectif est que les activités liées à l'IA respectent l'État de droit, la démocratie et les droits fondamentaux. Et elle insiste sur un mot : activités. « L'IA, c'est un outil qui doit être utilisé par l'homme, supervisé par l'homme, au bénéfice de l'homme. » L'Union a ratifié la convention. Les États-Unis l'ont signée sous Biden, sans la ratifier. Sous Trump ? « J'ai un doute. » Face à ce qu'elle appelle un « super pouvoir », la dynamique ne peut pas rester européenne : elle doit être internationale.

Sur les ingérences, elle ne parle pas d'indicateurs mais de faits : les fausses informations russes au début de la guerre en Ukraine, les campagnes qui circulent déjà autour de la présidentielle française, cette candidate écologiste allemande dont l'image et la dignité de femme ont été attaquées pour influencer une élection. « Ce n'est pas des indicateurs, c'est une réalité. » L'Europe construit son bouclier démocratique, avec un centre d'expertise où les États membres partageront leurs informations pour détecter les flots de désinformation. Mais elle prévient : « Ce n'est pas magique. » Les tentatives ne s'arrêteront pas parce qu'un centre existe. Et elle renvoie chacun à sa responsabilité : « On sous-estime à quel point, quand nous forwardons des informations fausses, nous participons sans le vouloir à des processus qui nous dépassent et qui sont très détrimentaux pour nos démocraties. »

C'est le moment que choisit Philippe Laloux pour revenir vers Nicolas Pourbaix : vous défendez l'idée de citoyens résilients, pas seulement d'institutions résilientes.

L'entrepreneur commence par saluer le travail européen : « Le bouclier démocratique est extrêmement important. Il faut des règles, il faut lutter contre les ingérences, il faut faire respecter les cadres. » Puis il pose sa pièce à côté : « L'éducation, c'est préparer le bouclier humain. On va dire : l'humain d'abord. » Il déroule les compétences de ce bouclier-là, « de nos enfants très jeunes mais tout au long de la vie » : comprendre comment fonctionne son cerveau, se projeter dans la vie, donner du sens, développer sa métacognition et son discernement, maîtriser l'alphabet du numérique.

Et il livre la phrase qui, à elle seule, pourrait servir de manifeste : « Si on additionne le bouclier institutionnel avec cet humain d'abord et ses compétences, ce ne sont plus des compétences professionnelles qu'on donne à nos enfants et aux personnes. Ce sont de véritables compétences de citoyenneté. »

Sa conclusion : « Si on veut une démocratie résiliente, il faut des institutions résilientes et également des citoyens, des personnes qui soient résilientes. C'est excessivement important. »

Sophie Wilmès partage son expérience de terrain, notamment sur la désinformation en ligne

©️ PE 2026

8. L'enseignement est-il prêt ? La réponse sans fard de la rectrice

Philippe Laloux se tourne vers Annick Castiaux : l'enseignement supérieur est-il armé pour former ces citoyens résilients ?

La réponse est d'une franchise qui honore la fonction. Premier problème, les outils : l'université dépend des GAFAM et ces outils, faute de régulation, orientent vers « une pensée mainstream », une même façon de penser pour tous. Des alternatives émergent, Mistral en Europe, ou Piccolo, développé par ses collègues de l'UCLouvain sur base de Mistral, avec des sources mieux garanties et une interpellation de l'utilisateur sur l'éthique de son usage. Mais « on ne peut pas dire qu'on soit bien doté pour le moment ».

Deuxième chantier, les codes de bonnes pratiques, à l'université comme dans le secondaire. Utiles, mais insuffisants : « Sans l'éducation qui permet de comprendre les biais et ce qui se cache derrière l'algorithme, ça ne sert pas à grand-chose. » Le manque de préparation est un manque de formation, des jeunes qui adoptent ChatGPT parce que c'est facile, mais aussi des enseignants eux-mêmes.

Et puis cette révolution du métier, que la rectrice annonce en s'excusant auprès des professeurs présents : « On ne peut plus avoir des professeurs qui sont de simples transmetteurs d'informations. Ça, l'IA le fait très bien. » Il faut remettre en valeur les qualités humaines qui font qu'un professeur marque un jeune. Quant à l'évaluation : « Demander à un jeune de rédiger une dissertation à l'ère de l'IA, ça n'a plus aucun sens. » Il reste, dit-elle, « beaucoup de travail pédagogique. Et ça, c'est du travail humain. »

On remarquera la convergence : la rectrice et l'entrepreneur, chacun avec ses mots, décrivent la même bascule. Ce qui compte n'est plus ce que la machine sait faire, mais ce que l'humain doit continuer à développer.

9. L'État de droit, dans le monde réel comme dans le digital

Présidente du groupe de suivi du Parlement européen sur la démocratie, l'État de droit et les droits fondamentaux, Sophie Wilmès élargit la focale. Ce groupe existe, explique-t-elle, parce que les choses ne sont pas aussi simples qu'on le croit, alors même que tout État adhérant à l'Union souscrit à l'article 2 des traités : égalité des droits, non-discrimination, État de droit. « Quand on met quelque chose à l'article 2, c'est en général que c'est important. »

L'État de droit, elle le définit simplement : l'ensemble des règles qu'un État met en place pour éviter l'abus de pouvoir. Et elle nomme la menace : l'illibéralisme. « J'organise des élections, mais derrière je fais tout pour m'approprier le pouvoir. J'attaque la séparation des pouvoirs, le pluralisme des médias, je ne lutte pas contre la corruption ou je la facilite. » La Hongrie, et d'autres. Elle plaide pour un cycle de l'État de droit, sur le modèle du cycle budgétaire européen, avec des sanctions à la clé : « Faire en sorte que les États respectent l'État de droit, c'est protéger les citoyens. Je pense que ça fait partie de notre job description. »

Le lien avec le numérique ? Total, répond-elle. Les règles de base du monde réel doivent valoir dans le monde digital. « L'appel à la haine : dans quel monde pourrait-on le faire dans le digital parce que c'est digital ? »

10. Les questions du public : robots et dollars 

La salle a ses propres inquiétudes. Un participant s'alarme des robots chinois qui battent des records sur les pistes : dotés d'IA, formeront-ils demain des armées ? Annick Castiaux rappelle que la guerre est déjà cyber et déjà robotisée, par les drones, en Ukraine comme en Iran. « Je préfère qu'on envoie des robots que des humains faire la guerre, mais on prend peut-être moins conscience de sa responsabilité. » Sophie Wilmès saisit la vraie crainte : non que les robots se battent entre eux, mais qu'ils prennent le contrôle. C'est précisément pour cela qu'elle parle de menace existentielle, évoquée désormais par ceux-là mêmes qui créent ces intelligences, et qu'elle martèle : l'IA doit rester un outil « pour l'humain, en faveur de l'humain et contrôlé par l'humain. C'est là la ligne de séparation. »

Un autre participant interroge la liberté financière européenne, à travers le cas d'un magistrat français sanctionné par l'administration américaine et privé d'accès bancaire. Sophie Wilmès y voit une question plus large : la redéfinition de nos dépendances aux États-Unis. « Jusqu'à présent, on n'avait jamais eu à l'esprit que ces dépendances pouvaient un jour se retourner contre nous. » Le Covid et les masques, le gaz russe : « La vie nous envoie des messages constamment. À un moment, il faut les lire et agir. » Les systèmes bancaires, « c'est la même chose ». Avec cette réserve lucide : « Je ne suis pas sûre que tout le monde soit déjà aligné sur cela. »

Une membre du publique se prêtant au jeu des questions / réponses

©️ PE 2026

Si on additionne le bouclier institutionnel et l'humain d'abord, ce ne sont plus des compétences professionnelles que l'on donne à nos enfants. Ce sont de véritables compétences de citoyenneté.
Nicolas Pourbaix, CEO e-net. group

Ce qu'il faut retenir de l'intervention de Nicolas Pourbaix

Quatre idées structurent la lecture entrepreneuriale portée sur la scène de la Bourse. Elles se répondent et forment un tout.

1. La réglementation est une force européenne, à condition d'être accessible. Protéger les citoyens, les entreprises et nos valeurs, oui. Mais un cadre que seules les grandes entreprises peuvent s'offrir n'est pas un cadre, c'est une barrière à l'entrée. Les sandbox et une législation capable de se réajuster au rythme des usages sont les conditions pour que les PME osent innover.

2. Protéger les jeunes, oui. Les préparer, surtout. L'interdiction peut servir de filet, notamment pour des parents démunis. Mais aucune limite d'âge ne fabrique du discernement. Le vrai investissement, c'est l'éducation dès le plus jeune âge, à deux choses : le capital cognitif et l'alphabet du numérique. Le permis de scroller.

3. L'IA n'est pas la cause. Elle est l'amplificateur. Trois fractures préexistantes, confiance, repères, discernement, forment le terreau de la polarisation et des manipulations. Traiter la technologie sans traiter le terreau, c'est se condamner à courir derrière.

4. Le bouclier institutionnel a besoin d'un bouclier humain. Institutions résilientes et citoyens résilients sont les deux conditions d'une démocratie résiliente. Et les compétences qui rendent un humain résilient face à l'IA ne sont plus des compétences professionnelles. Ce sont des compétences de citoyenneté.

Ou, pour reprendre la formule qui annonçait cette soirée : protéger nos libertés est indispensable. Mais pour les préserver durablement, nous devons aussi donner à chacun les moyens de comprendre, de discerner et de choisir.

Ressources pratiques - Pour aller plus loin

À propos de ce communiqué

Table ronde organisée le mercredi 9 septembre 2026 à la Bourse de Namur par le Bureau de liaison du Parlement européen en Belgique, en collaboration avec la Ville de Namur. Animation : Philippe Laloux. Intervenants : Sophie Wilmès, députée européenne et vice-présidente du Parlement européen ; Annick Castiaux, rectrice de l'Université de Namur ; Nicolas Pourbaix, fondateur et CEO d'e-net. group, CEO d'e-net. lab.

Les citations reproduites dans ce compte rendu sont issues de la retranscription de la soirée et ont été légèrement allégées de leurs marques d'oralité, sans modification du sens. Les chiffres cités le sont tels qu'énoncés par les intervenants.

Droits de reproduction - Les éléments de ce communiqué peuvent être repris partiellement, à condition que le sens initial ne soit pas dénaturé.

Toute utilisation totale ou partielle - humaine ou IA - nécessite la mention explicite : Source : e-net. group - www.e-net-group.eu

Toute reproduction commerciale ou publicitaire est interdite sans accord écrit. Les visuels et illustrations demeurent la propriété de leurs auteurs. La reprise est encouragée à des fins informatives, pédagogiques ou scientifiques, avec citation complète.

Utilisation de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle a été utilisée ponctuellement comme outil d’assistance. Le contenu, les prises de position et la validation finale demeurent sous responsabilité humaine, conformément à la démarche de transformation numérique à maîtrise humaine portée par e-net. group.

À propos d’e-net. group

Fondée en 2002, e-net. accompagne plus de 3 500 organisations dans leur transformation digitale. L’entreprise est reconnue pour son approche éthique, son expertise en IA appliquée, son engagement RSE et son travail prospectif sur les mutations sociétales liées au numérique.

Avec plus de 45 000 évaluations clients analysées, un taux de satisfaction de 98,7 % et un programme de formations structuré autour de la e-net. school, le groupe s’impose comme un acteur clé de l’avenir digital wallon.

e-net. group réunit 6 univers complémentaires : e-net., l’agence de transformation stratégique et digitale ; e-net. school, le centre d’éducation et de coaching ; l’appel à l’innovation, la saison éducative, culturelle et sociétale ; e-net. lab, le laboratoire des transitions stratégiques, éthiques et digitales ; Aqua Clean Concept, l’e-commerce responsable de produits écologiques ; nico-du-web.com, le site personnel de l’entrepreneur Nicolas Pourbaix.

Nos communiqués officiels

Tous nos communiqués officiels

Le premier parcours NeuroTriForma® destiné aux enfants de 11 à 13 ans pour comprendre les réseaux sociaux, développer leur esprit critique et construire des réflexes numériques durables.

Date de ce communiqué

Jeudi 17 septembre 2026

Compte rendu de la table ronde du Parlement européen à Namur : ce qu'ont dit Sophie Wilmès, Annick Castiaux et Nicolas Pourbaix sur l'IA, les libertés et la démocratie. Les positions, les chiffres, les phrases fortes.

Date de ce communiqué

Jeudi 10 septembre 2026

Le Groupe Declerc, premier lauréat du souffle de l'innovation 2026 - 2027

Date de ce communiqué

Lundi 14 septembre 2026